“Boys don’t cry”… mais les ados, eux, traversent toujours les mêmes tempêtes

Il y a des chansons qui vieillissent et d’autres qui ne prennent pas une ride même si le support change (vinyle, CD, Spotify …).

Ces chansons continuent tranquillement leur chemin et traversent les années. Boys Don’t Cry des Cure fait partie de celles-là.

Je l’écoutais ado, à la radio ou sur mon walkman. Et aujourd’hui mes enfants la connaissent aussi. Pas parce qu’ils ont grandi dans un sanctuaire dédié à Robert Smith, ni même parce qu’on l’écoute en boucle… rassurez-vous, ils ont aussi leurs propres playlists, leurs propres artistes et parfois des goûts musicaux que je regarde de manière plus ou moins circonspecte.

Mais The Cure fait aussi partie de la bande-son de leur enfance parce que, forcément, ils écoutent aussi ce que nous écoutons. Même maintenant alors qu’ils sont ados. Et récemment, on est allés les voir en famille, dans un festival. (Et c’était top). Ce n’était clairement pas leur idée. C’était la nôtre, à nous, leurs parents. Une idée 100% assumée. Nous avions envie de les voir sur scène et avions aussi envie de partager ça avec eux.

Ils n’aiment pas toutes leurs chansons. Ce n’est pas non plus leur groupe préféré.

Mais quand les premières notes de Boys Don’t Cry ont retenti à la fin du concert, j’ai regardé mes enfants. Ils chantaient. Pas forcément chaque mot, pas forcément comme les fans du premier rang qui ont probablement une mèche noire depuis 1983.

Mais suffisamment pour que je me dise : “tiens… cette chanson leur parle aussi.”

Et je trouve ça assez fascinant.

« De mon temps… »

On adore dire que les ados d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier. Et c’est en partie vrai.

Bien sûr que leur monde et leur environnement sont différents de ce que moi ado j’ai pu connaître.

Ils grandissent avec des réseaux sociaux que nous n’avions pas.

Ils vivent avec une crise écologique que notre génération avait encore le luxe de considérer comme quelque chose de relativement lointain.

Ils entendent parler d’inflation, de guerre, de crises politiques, d’intelligence artificielle, de métiers qui n’existent pas encore et de métiers qui risquent de disparaître.

Le décor a changé. Beaucoup.

Mais peut-être pas autant que nous l’imaginons.

Parce que derrière le smartphone, les baskets et les codes que nous ne comprenons pas toujours, il y a toujours les mêmes questions qu’on se posait quand on était nous-mêmes ados.

Qui suis-je ?

Quelle place est la mienne ?

Est-ce qu’on va m’aimer si je montre vraiment qui je suis ?

Est-ce que je dois correspondre à ce qu’on attend de moi ?

Qu’est-ce que je fais de toutes ces émotions qui prennent parfois beaucoup trop de place ?

Bref. Au lieu de “boys will be boys”, on pourrait presque dire : “teens will be teens”.

Les formes changent. Les questions restent.

Et c’est peut-être pour ça qu’une chanson écrite il y a plusieurs décennies résonent encore autant pour les ados d’aujourd’hui, et pas seulement parce qu’il y a un revival 80s.

Elle parle d’émotions, de vulnérabilité, de ce qu’on montre et de ce qu’on cache. Elle touche à cette vieille idée, toujours bien vivante et que j’aimerais tant déconstruire, selon laquelle certains auraient le droit de ressentir certaines choses et d’autres non.

Boys don’t cry. Les garçons ne pleurent pas.

Vraiment ? On sait pourtant aujourd’hui à quel point apprendre à reconnaître, nommer et exprimer ses émotions est important. (D’ailleurs j’en parle dans un épisode du podcast L’Odyssée d’un parent d’aujourd’hui).

Et malgré cela, certaines injonctions ont la peau dure.

Sois fort.

Ne pleure pas.

Ne montre pas que ça te touche.

Passe à autre chose.

Ce qui me frappe, c’est que la chanson n’a quasiment pas pris une ride sur ce point.

Nous, en revanche… un peu plus. La station debout pendant plusieurs heures dans un festival m’a rappellé assez vite que les décennies, elles, ont bien passé. Mon dos peut en témoigner.

Mais ce soir-là, ce n’était pas “juste” un concert

C’était aussi une drôle de passerelle. Entre l’ado que j’étais et les ados qu’ils sont aujourd’hui.

Entre mes souvenirs et ceux qu’ils sont en train de fabriquer. Entre ce que je leur ai transmis volontairement… et tout ce qu’ils ont attrapé au passage sans que je m’en rende compte.

Une chanson. Une phrase. Une habitude. Une moue. Une expression. Une référence qui ressort soudain des années plus tard.

Et c’est là que je me méfie un peu de cette expression qu’on met à toutes les sauces : « créer des moments de qualité ».

Parce que franchement, cela met encore une sacrée pression aux parents. Comme si nous devions programmer du souvenir mémorable entre 14 h et 17 h 30 le mercredi ou le samedi.

Activité familiale de qualité : check.

Je ne crois pas que ça fonctionne comme ça. Il y a des moments qu’on organise et qui tombent complètement à plat.

Et d’autres qu’on n’aurait jamais imaginé mémorables et qui s’installent pour longtemps.

Ce concert, on l’a choisi pour nous, pour nous faire plaisir. Ce n’était pas une activité pensée spécifiquement pour les enfants.

On n’a pas demandé : « Qu’est-ce qui leur ferait plaisir ? »

On s’est aussi demandé : « Qu’est-ce qui compte pour nous et qu’on aimerait leur faire découvrir ? »

Et cela n’a pas la même résonnance et cela ne sert pas le même objectif.

Partager, ce n’est pas imposer

Faire famille, ce n’est pas uniquement entrer dans le monde de nos enfants. C’est aussi leur ouvrir la porte du nôtre.

Leur faire écouter une chanson qui nous a accompagnés. Les emmener dans un endroit qui compte pour nous. Leur raconter pourquoi tel film, tel livre, tel lieu, telle tradition familiale nous touche. Leur faire découvrir un bout de notre univers, un bout de nous.

Et les laisser faire ce qu’ils veulent de tout ça.

Ils peuvent adorer… ou pas.

Ils peuvent trouver ça « sympa » ou au contraire lever les yeux au ciel.

Ils peuvent oublier. Et parfois, des années plus tard, quelque chose ressurgira.

Une chanson dans une playlist. Une phrase. Une odeur. Un concert raconté à quelqu’un.

Peut-être qu’un jour ils diront : « Mes parents m’avaient emmené voir The Cure quand j’étais ado. »

Et peut-être qu’à cet instant-là, le souvenir prendra une valeur que personne ne pouvait prévoir le soir où nous avions mal aux pieds devant la scène.

Fabriquer des souvenirs, oui. Mais pas seulement les leurs.

Je crois que c’est quelque chose que j’ai davantage compris ces dernières années. J’ai envie de fabriquer des souvenirs avec mes enfants.

Pas constamment. Pas au prix de notre énergie (et il faut bien l’avouer pas au prix de la mienne qui est une denrée plus que rare certains jours.

Pas en remplissant nos agendas d’activités censées devenir inoubliables. Mais quand quelque chose compte vraiment pour moi (ou pour eux) j’ai envie, si c’est possible, que nous le partagions.

Parfois ce sera leur univers.

Un artiste qu’ils aiment. Une expo. Un match. Un film que je n’aurais jamais choisi seule.

Et parfois, ce sera le nôtre. The Cure. Une ville. Un livre. Une tradition.

Parce qu’une relation ne se construit pas uniquement en rejoignant l’autre là où il est.

Elle se construit aussi en disant : « Viens, je vais te montrer quelque chose de mon monde. »

Sans garantie qu’il aimera. Sans obligation qu’il remercie. Sans chercher une photo parfaite pour Instagram.

Juste parce que c’est une petite partie de nous que nous avons envie de déposer dans l’histoire familiale.

Et ce soir-là, au milieu de plusieurs milliers de personnes, avec nos enfants qui chantaient Boys Don’t Cry et nos dos qui chantaient autre chose… je me suis dit que parfois, les générations ne sont pas si éloignées qu’on le croit.

Le décor change. La musique change. Les mots changent. Mais à 15 ans, 16 ans, 17 ans… on cherche toujours un peu la même chose :

qui on est, où est notre place, et avec qui on peut être vraiment soi. Et ça quelle que soit la décennie, cela reste.

The Cure le mettait déjà en chansons, en bonne partie. Et, visiblement, la chanson avait encore quelques petites choses à leur raconter.

Et vous ?

Quelle chanson, quel film, quel livre ou quelle expérience de votre adolescence avez-vous transmis à vos enfants, volontairement ou complètement par hasard ? Et surtout : qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

Parce que parfois, le meilleur souvenir familial commence simplement par : « Viens. J’aimerais te faire découvrir ça. » une phrase que vous pouvez leur dire mais qu’eux aussi peuvent vous dire à leur tour.

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