Et si réussir sa rentrée ne voulait pas dire être prêt dès le premier jour ?
Deux épisodes du Podcast L’Odyssée d’un parent d’aujourd’hui parle de la rentrée. Vous pensez peut-être que ça fait beaucoup mais honnêtement je pense que ce n’est presque pas assez.
Pourquoi ? Parce que chaque année, je me fais avoir. Pourtant, j’ai trois enfants qui sont maintenant ados. J’ai donc quelques rentrées scolaires au compteur.
Des rentrées en maternelle, en primaire, au collège, au lycée. Des rentrées attendues avec plus ou moins d’impatience.
Des rentrées préparées longtemps à l’avance. Et probablement quelques-unes préparées… disons… avec une efficacité remarquable dans les dernières 48 heures.
Bref.
Je devrais commencer à “savoir”. Pourtant, chaque année, au mois d’août, je recommence.
Je prépare.
Les fournitures.
Les inscriptions.
Les certificats.
Les activités.
Les horaires.
Les trajets.
Les chaussures qui ont la fâcheuse habitude de devenir trop petites exactement au moment où nous avons besoin qu’elles aillent encore.
Et déjà à ce moment-là ça commence à dérailler un peu.
Puis les emplois du temps arrivent. Et là commence ce merveilleux jeu familial qui consiste à essayer de faire rentrer les contraintes de cinq personnes dans une semaine qui, malgré tous mes efforts, refuse obstinément de dépasser sept jours.
Alors je réfléchis. J’anticipe. J’organise.
Et quelque part dans mon cerveau se glisse toujours la même petite illusion : si j’ai suffisamment bien préparé la rentrée, elle devrait bien se passer ou en tous cas se passer facilement.
Je sais.
Écrit comme ça, je vois moi aussi le problème. Il est gros comme une maison.
Parce qu’avec les années (et l’expérience), j’ai finalement compris quelque chose de fondamental : préparer n’est pas maîtriser.
Et la rentrée scolaire est probablement l’un des moments de l’année où la vie familiale se charge de me le rappeler avec le plus d’efficacité.
La rentrée que nous préparons… et celle que nous vivons
Quelques jours après une rentrée scolaire, j’ai croisé dans la rue un père avec son enfant. L’enfant devait avoir cinq, six ou sept ans.
Il ne voulait manifestement pas aller à l’école. En tous cas pas ce matin-là.
Et quand je dis qu’il ne voulait pas… il ne voulait vraiment pas. Son père avait fini par le prendre sur son épaule et avançait vers l’école avec cet enfant en pleine détresse.
Cette scène m’est restée. Parce qu’en quelques secondes, on aurait pu raconter énormément de choses sur ce qui se passait.
Que ce père aurait dû écouter son enfant.
Qu’il aurait dû s’arrêter.
Ou au contraire qu’il fallait bien l’emmener à l’école.
Qu’il fallait poser un cadre.
Qu’il fallait accueillir l’émotion.
Qu’il fallait ceci.
Qu’il aurait dû cela.
Personnellement, je ne connaissais ni ce père, ni cet enfant, ni leur histoire. Je ne savais pas ce qui s’était passé avant.
Je ne savais pas quelles contraintes attendaient ce père après. Je ne savais pas non plus pourquoi cet enfant ne voulait pas aller à l’école ce matin-là.
Alors je n’ai pas vu un bon ou un mauvais parent. Je n’ai pas vu un enfant capricieux ou un enfant qu’on n’écoutait pas.
J’ai surtout vu deux personnes qui ne vivaient absolument pas la même rentrée.
D’un côté, peut-être :
Je ne veux pas.
Je n’y arrive pas.
Je ne suis pas prêt.
Et de l’autre :
Il faut y aller.
Deux réalités.
Dans la même famille.
Au même moment.
Et c’est peut-être ça que nos magnifiques plannings de rentrée oublient parfois : les gens qui vont devoir vivre dedans et avec.
Parce qu’on peut préparer les horaires. On peut acheter les fournitures. On peut organiser les trajets. On peut anticiper les repas.
Mais on ne peut pas décider que tout le monde sera prêt au même moment.
On ne peut pas programmer le temps dont un enfant aura besoin pour retrouver ses repères.
Ni sa fatigue.
Ni son enthousiasme.
Ni ses inquiétudes.
Ni les nôtres, d’ailleurs.
On prépare la rentrée comme un événement. Mais en vrai c’est plutôt une transition, un passage.
Et une transition … ça peut prendre du temps (et pas le même pour tout le monde).
La vraie famille finit toujours par entrer dans le planning
Il y a aussi un autre moment que je connais bien. Celui où l’organisation imaginée pendant l’été rencontre enfin la réalité.
Sur le papier, c’était impeccable. Cet enfant-là ferait cette activité ce jour-là. Celui-ci terminerait à telle heure. On aurait largement le temps de faire ceci avant d’aller là.
Le dîner serait à telle heure.
Tout s’emboîtait parfaitement. Magnifique.
Et puis septembre commence réellement. Et là on déchante.
On découvre qu’un enfant est épuisé le jeudi. Que le trajet prévu prend beaucoup plus longtemps que prévu.
Que cette activité-là, finalement, met toute la famille sous tension. Que les devoirs ne prennent absolument pas le temps que nous leur avions généreusement attribué dans notre tête.
Ou tout simplement que personne n’a envie de vivre au rythme de l’organisation pourtant parfaitement optimisée que nous avons créée (ou plutôt que j’avais imaginée).
La vraie famille finit toujours par entrer dans le planning. Pas le planning originel mais un planning révisé avec les contraintes décourvertes à la rentrée.
Et aujourd’hui, je crois que je le vis mieux qu’avant. Pas toujours mais plus souvent.
Je continue d’avoir quelques velléités de maîtrise. Il ne faudrait pas exagérer (c’est dans mon tempérament et ça m’aide).
Mais j’essaie davantage de regarder ce qui ne fonctionne pas comme une information plutôt que comme la preuve que nous nous sommes mal organisés. Nous nous sommes organisés avec les informations que nous avions. Maintenant, la réalité nous en donne de nouvelles.
Alors on ajuste. Parce qu’une organisation familiale n’a pas besoin d’être parfaite. Elle a besoin avant tout d’être vivable par toute la famille.
Et puis, au fil des années, j’ai découvert qu’il y avait des rentrées qui nous obligeaient à revoir encore davantage notre copie.
L’entrée en 6e en fait partie. Et ça j’en parle dans un des épisodes sur la rentrée, car la rentrée en 6e c’est quelque chose d’un peu à part.
Le jour où mon enfant est devenu collégien. Enfin… presque.
Il y a quelque chose d’assez fascinant avec l’entrée au collège. En juin, votre enfant est encore en CM2. Puis viennent deux mois d’été.
Et en septembre, le voilà collégien.
Sur le papier, en tout cas.
Parce qu’autour de lui, beaucoup de choses changent d’un seul coup.
Plusieurs professeurs.
Plusieurs salles.
Un emploi du temps.
Des semaines qui ne se ressemblent pas toujours, les fameuses semaines A et semaines B.
Des devoirs à anticiper.
Du matériel différent selon les cours.
Une carte de cantine.
Pronote.
Un sac de sport.
Des horaires.
Et une quantité assez impressionnante de choses auxquelles il est désormais censé penser.
On pourrait presque imaginer une notification apparaissant le matin de la rentrée : VERSION COLLÉGIEN 1.0 INSTALLÉE.
Autonomie : activée,
Organisation : activée.
Gestion du matériel : activée.
Capacité à se souvenir spontanément qu’il y a EPS demain : activée.
Chez nous, certaines fonctionnalités ont visiblement nécessité quelques mises à jour supplémentaires car il y avait des bugs à corriger.
Parce que j’ai découvert quelque chose qui, là encore, paraît parfaitement évident une fois qu’on le pose sur papier : on entre au collège en une journée. On apprend à être collégien avec le temps.
Et pourtant, nous pouvons très vite attendre de nos enfants qu’ils sachent faire ce qu’ils sont précisément en train d’apprendre.
On veut qu’ils grandissent. Mais on n’a pas envie qu’ils se plantent.
Je connais bien cette scène. Je vous la décris et peut-être qu’elle vous parlera aussi.
Le sac de sport est là. L’enfant aussi. Et moi, je vois parfaitement ce qu’il a oublié. Parfaitement.
Mon cerveau parental commence immédiatement à s’agiter.
Dis-lui.
Une autre petite voix intervient : Non. Il faut qu’il apprenne.
Oui, mais il va oublier.
Justement.
Oui, mais je pourrais simplement lui rappeler.
Bienvenue dans mon cerveau où plusieurs petites voix argumentent, chacune défendant un point de vue opposé.
Parce que finalement, l’autonomie de nos enfants nous confronte à quelque chose d’assez inconfortable : on veut qu’ils grandissent. Mais on n’a pas envie qu’ils se plantent. On voudrait parfois qu’ils apprennent à anticiper sans jamais oublier.
À s’organiser sans jamais être débordés. À résoudre leurs problèmes sans avoir vraiment de problèmes.
À devenir autonomes… mais si possible proprement, progressivement et sans conséquence désagréable.
Je comprends parfaitement cette envie. Je l’ai.
Mais comment apprend-on à trouver une solution si quelqu’un supprime systématiquement le problème avant même qu’on ait eu besoin de la chercher ? Cela ne veut pas dire que je laisse mes enfants se débrouiller seuls avec tout.
Loin de là. Il y a des moments où j’aide. Des moments où je rappelle. Des moments où j’accompagne. Et d’autres où j’essaie (parfois en me faisant violence) de ne pas intervenir.
Parce que j’ai fini par comprendre que : lâcher prise n’est pas laisser faire. Et accompagner, ce n’est pas faire à la place.
Entre les deux, il existe tout un espace. Et cet espace bouge constamment à mesure qu’ils grandissent, et aussi avec leurs personnalités.
Une rentrée réussie ressemble à quoi, finalement ?
C’est probablement la question que mes différentes rentrées de maman ont fini par déplacer.
Pendant longtemps, réussir une rentrée signifiait peut-être pour moi que tout se mette rapidement en place.
Que l’organisation fonctionne. Que les enfants trouvent leurs marques. Que chacun sache ce qu’il a à faire. Que les difficultés se règlent vite.
Bref, que nous puissions enfin nous dire : Ça y est. Nous sommes lancés.
Aujourd’hui, je crois que j’en ai une vision un peu différente. Une rentrée peut être réussie et contenir des ratés.
Un enfant peut oublier ses affaires et être en train de devenir autonome.
Il peut avoir besoin de temps pour trouver sa place sans que cela signifie qu’il y a un problème. Il peut être fatigué. Hésiter. Se tromper. Avoir besoin de davantage de nous pendant quelque temps.
Un enfant qui rencontre une difficulté n’est pas forcément un enfant en difficulté.
Parfois, il est simplement en train d’apprendre quelque chose qu’il ne savait pas encore faire. Et nous aussi.
Parce qu'à chaque fois que mes enfants passent une nouvelle étape, je dois moi-même apprendre à devenir le parent de l'enfant qu'ils sont en train de devenir.
À intervenir un peu moins ici.
À être davantage présente là.
À accepter qu'une solution qui fonctionnait parfaitement l'année précédente ne fonctionne plus.
À reconnaître aussi que ce que j'avais prévu n'était finalement pas adapté.
Et à recommencer.
Encore.
Je prépare toujours les rentrées
Je n'ai donc pas décidé de jeter les agendas, de supprimer les listes et de laisser septembre se débrouiller tout seul.
Je continue à préparer les rentrées. Parce que ça m’aide et me rassure.
Je regarde les emplois du temps. J'anticipe les trajets. Je remplis les papiers. Je rappelle certaines choses. J'en oublie d'autres.
Je continue même parfois à imaginer cette organisation familiale merveilleuse dans laquelle chacun sera au bon endroit au bon moment, où personne ne cherchera ses chaussures cinq minutes avant de partir et où aucun de mes enfants ne m'annoncera à 22h17 qu'il lui faut quelque chose pour le lendemain matin. Je n'ai pas complètement renoncé à mes illusions.
Mais j'essaie de me rappeler une chose : la rentrée que j'ai préparée n'est qu’un brouillon, détaillé certes mais seulement une esquisse à peaufiner et à retravailler. C’est une base, ni plus ni moins.
Ensuite arrive la “vraie” rentrée. Avec mes enfants tels qu'ils sont cette année. Pas ceux de l'année dernière. Avec leurs envies.
Leurs inquiétudes. Leurs nouvelles capacités. Et les choses qu'ils ne savent pas encore faire.
Avec moi aussi, telle que je suis aujourd'hui.
Avec notre fatigue, nos contraintes, nos enthousiasmes, nos imprévus, nos erreurs et nos ajustements.
Alors peut-être que réussir sa rentrée ne signifie pas être prêt dès le premier jour. Peut-être que cela signifie simplement avoir préparé ce qui pouvait l'être… et accepter ensuite d'accompagner ce qui est réellement en train de se passer.
Parce que la rentrée se prépare. Mais elle ne se maîtrise pas. Elle s'apprivoise.
Et pour nos enfants comme pour nous…
cela peut prendre un peu de temps.
J'ai consacré deux épisodes de L'Odyssée d'un parent d'aujourd'hui à ces deux facettes de la rentrée : « SOS, c'est la rentrée ! », autour de la transition que vit toute la famille, et « Entrer en 6e… et apprendre à devenir collégien », autour de ce passage particulier et de l'autonomie qui se construit. Deux épisodes différents, mais qui racontent finalement une même chose : grandir, changer de rythme et trouver une nouvelle place ne se font pas en un jour.