Pourquoi est-il parfois si difficile de dire que tout va bien avec ses enfants ?

Il y a une chose qui me frappe depuis quelque temps.

Quand un parent raconte une crise, tout le monde comprend.

Quand il parle d'une mauvaise nuit, d'un conflit avec son adolescent, d'une colère ou d'une période compliquée, personne n'est surpris.

Au contraire. Les têtes acquiessent, comme si c’était attendu.

Les expériences se répondent. Les phrases arrivent presque automatiquement : « Moi aussi. » « Chez nous, c'est pareil. » « Courage, ça va passer. »

Mais lorsqu'un parent répond simplement : « Franchement, avec mes enfants, ça va bien. » L'ambiance change. La chaleur disparaît, comme si une vague de froid venait de traverser la pièce. Il y a parfois un petit silence.

Puis d'autres phrases tombent. « Tu as de la chance. » « Profite… ça ne va peut-être pas durer. » « Attends encore un peu. »

Comme si une relation apaisée avait forcément une date de fin. Comme si elle était une exception. Ou pire… comme si elle était suspecte.

Avons-nous remplacé une injonction par une autre ?

Pendant longtemps, la parentalité a été idéalisée. On nous montrait des familles parfaites. Vous voyez les pubs pour Ricoré ou Kin der avec l’image idéale de la famille : des enfants impeccablement coiffés, des maisons parfaitement rangées et dignes d’un magazine de déco (oui il paraît que ça existe et que ce n’est pas un mythe), des parents toujours patients, souriant de toutes leurs dents.

Cette image de la famille idéale a fait beaucoup de mal parce qu'elle empêchait les parents qui souffraient de se reconnaître. Heureusement, les choses ont changé. Aujourd'hui, on parle davantage du burn-out parental, de la charge mentale, des conflits, des difficultés éducatives, des émotions débordantes et de la fatigue.

Et c'est une excellente nouvelle !

Parce que cela rappelle à beaucoup de parents qu'ils ne sont ni seuls, ni mauvais. Juste des parents qui font de leur mieux. Mais je me demande parfois si nous ne sommes pas passés, comme souvent, d'un extrême à l'autre. Comme si une parentalité authentique devait forcément être difficile.

Comme si dire : « En ce moment, ça se passe bien. » revenait à nier les difficultés des autres. Pourtant, les deux réalités peuvent parfaitement coexister.

Dire que tout va bien ne signifie pas que tout est parfait

Il existe une confusion que je rencontre souvent. Quand un parent dit : « Ça va bien avec mes enfants. »

Certaines personnes entendent : « Nous ne nous disputons jamais. » « Je ne crie jamais. » « Mes enfants sont toujours d'accord avec moi. » « Notre famille est parfaite. »

Évidemment que ce n'est pas cela. Personnellement, je ne suis pas certaine que je voudrais zéro dispute ou des enfants toujours d’accord avec moi. Je crois même que cela finirait par m’inquiéter.

Une famille apaisée continue de vivre des désaccords, des tensions, des maladresses, des disputes plus ou moins bruyantes et des journées plus compliquées. Simplement, ces moments ne résument pas toute son histoire.

Dire que cela va bien, c'est regarder l'ensemble plutôt qu'un seul épisode. C’est mettre de la lumière sur le bon comme sur le moins bon.

Derrière une relation apaisée, il y a souvent un travail invisible

Il y a une autre phrase que j’entends régulièrement lorsqu’un parent dit que cela va bien avec ses enfants.

Pas seulement que ses enfants vont bien. Mais que la relation avec eux va bien. Et peut-être encore davantage lorsqu’ils deviennent adolescents.

Cette phrase, c’est : « Tu as de la chance. »

Je sais qu'elle est souvent prononcée avec bienveillance, et parfois, soyons honnêtes, avec une petite pointe d’envie. Mais elle me laisse toujours un peu songeuse voire perplexe. Parce qu'elle invisibilise tout ce qui a permis à cette relation d'exister.

Les remises en question. Les lectures. Les accompagnements. Les erreurs. Les réparations. Les limites que l'on apprend à poser. Les habitudes que l'on change. Les blessures que l'on soigne.

Bien sûr, chaque enfant est différent.

Bien sûr, certaines familles traversent des épreuves que personne n'a choisies. D’ailleurs, en général, lorsque la vie nous laisse le choix, nous préférons éviter les épreuves. Cela peut être une maladie, un handicap visible ou invisible, une séparation. des difficultés scolaires. des troubles du neurodéveloppement.

La vie n'est pas équitable. Mais une relation familiale ne dépend pas uniquement de la chance. Elle se construit aussi. Souvent discrètement. Souvent lentement. Souvent loin des regards.

Nous avons aussi besoin de récits qui rassurent

Je crois que les parents ont besoin qu'on parle des difficultés. Parce que cela soulage. Parce que cela normalise. Parce que cela évite de se sentir seul.

Mais je crois qu'ils ont aussi besoin d'entendre autre chose. Quelque chose qui donne de l’espoir.

Ils ont besoin de savoir qu'une relation avec son adolescent peut être paisible, qu'une famille peut traverser une semaine sans crise majeure, qu'il est possible de retrouver un équilibre après un burn-out parental.

Non pas parce que ces histoires seraient supérieures aux autres. Mais simplement parce qu'elles existent et qu'elles donnent de l'espoir.

Quand nous ne racontons que les tempêtes, nous finissons parfois par croire qu'elles sont la seule météo possible. Or il existe aussi des accalmies, des éclaircies, des journées ordinaires.

Et parfois même de longues périodes où l'on se dit simplement : « En ce moment… ça va. »

Avons-nous le droit de le dire ?

C'est peut-être la question qui me touche le plus. Et celle que je me pose le plus souvent.

Pourquoi avons-nous parfois besoin de nous excuser lorsque nous sommes heureux ? Pourquoi ajoutons-nous immédiatement : « Enfin… ce n'est pas parfait non plus… » Comme si nous avions peur de blesser quelqu'un en racontant une période sereine.

La joie des uns n'enlève pourtant rien aux difficultés des autres. Et la joie des uns ne devrait pas être ternie par les difficultés des autres.

Une famille apaisée ne remet pas en cause une famille qui traverse une épreuve. Les deux réalités peuvent exister en même temps. Et toutes les deux méritent d'être entendues.

Une phrase que j'aimerais entendre plus souvent

J'aimerais que nous puissions dire plus facilement : « Avec mes enfants, ça va bien. ». Parce que, oui, c’est possible. Et ce qui serait encore mieux serait de pouvoir le dire sans culpabiliser, sans avoir l’impression de devoir se justifier, sans attendre immédiatement la catastrophe suivante.

Parce qu'une parentalité apaisée n'est ni un mensonge ni un privilège ni même une anomalie.

C'est aussi une façon parfaitement normale d'être parent.

🎧 Pour aller plus loin

Cette réflexion est née d'une question qui m'a accompagnée pendant plusieurs semaines.

Pourquoi avons-nous parfois tant de mal à dire que tout va bien avec nos enfants ?

J'en parle plus en détail dans l'épisode 18 de L'Odyssée d'un parent d'aujourd'hui, où je reviens sur ces petites phrases qui façonnent notre regard, sur le poids du « tu as de la chance » et sur cette drôle de sensation de devoir presque s'excuser lorsque la vie de famille est paisible.

👉 Écouter l'épisode : "Avec mes enfants, ça va bien… pourquoi ai-je l'impression de devoir m'en excuser ?"

Suivant
Suivant

E016 - Pourquoi parle-t-on toujours du pire en parentalité ? Et si nous racontions enfin toute l'histoire ?